Discours de Jacques Bompard dans le cadre d'une Conférence Nationale Italienne sur le thème des communes et de leur environnement.


Du 3 au 5 mars, s'est tenu à Lucca, en Toscane, une Conférence Nationale Italienne sur le thème des communes et de leur environnement. Cette importante manifestation a rassemblé de nombreux maires italiens, dont ceux de Turin, de Naples, de Milan, de Rome, ainsi que plusieurs présidents de régions.

Etaient également invités, au titre de l'Europe, les maires de Paris, de Londres et de Francfort. Bertrand Delanoé, ayant annulé son déplacement, l'association des villes d'Italie a fait appel à Jacques Bompard, maire d'Orange, pour représenter la France.

Le maire d'Orange est intervenu en conférence plénière le samedi 5 mars à 9 h 30 sur le thème "Quelle ville pour notre futur ?", juste avant la conclusion des travaux par le ministre italien de l'aménagement du territoire.


Le discours de Jacques Bompard :
Quelle ville pour quel futur ?

L'homme contemporain vit en ville. Même s'il cultive la nostalgie d'une campagne que souvent il n'a pas connue, il vit très majoritairement en ville. Cette ville doit être entendue au sens large : centre, périphérie mais également marges urbaines d'où chaque matin l'on part en voiture vers son travail.

La ville a en France généralement mauvaise réputation. Elle porte dans l'imagerie populaire toutes les tares de notre société. Il n'en a pas toujours été ainsi.

Longtemps, et notamment à l'époque médiévale, la ville est un espace de liberté. Les artisans, les commerçants s'y installent et y bénéficient de franchises. Les paysans asservis ou écrasés de charges s'y réfugient pour y trouver une condition d'homme libre. Avec le temps, la ville évolue mais conserve son caractère de lieu où " tout est possible ". C'est à la ville que l'homme s'émancipe ou croit s'émanciper.

Ce n'est plus le cas aujourd'hui. A tort ou à raison, l'homme contemporain subit la ville et la considère comme une aliénation. Les tares de l'espace urbain sont nombreuses mais, généralement, on en relève trois principales.

La ville n'est pas sûre.

La ville n'est pas belle.

La ville n'est pas propre.

1 - La ville n'est pas sûre :

La ville, aux temps jadis, considéré comme lieu de sûreté, comme place forte, où l'on se réfugie pour échapper aux invasions, où l'on est à l'abri derrière ses remparts, est devenue espace ouvert, étendu, découpé en zones sûres, moins sûres et pas du tout sûres. La liberté d'y aller et venir, à la base même des déclarations des droits de l'homme, n'y est nullement assurée. Depuis de nombreuses années, la ville Française doit faire face à une montée des violences.

Les causes de cette violence sont diverses. Elles découlent cependant en grande partie d'une dilution des valeurs traditionnelles. Au fur et à mesure que le niveau technique, technologique, de nos sociétés s'accroît, on assiste à une baisse des valeurs morales et humaines.
Par ailleurs, la ville d'aujourd'hui fait vivre séparément mais côte- à-côte des populations très différentes dans leurs mœurs et leurs conceptions de la vie. La ville est donc le champ où s'exacerbent, parfois avec violence, toutes les tensions provoquées par une société où l'individualisme est prôné et par la cohabitation avec des communautés nouvellement arrivées.

2 - La ville n'est pas belle :

C'est un lieu commun. Que visitent les touristes, que trouvent-ils " beau " ? Principalement les maisons, les rues, dont les architectures témoignent d'un passé où l'homme voulait inscrire dans la pierre la noblesse du prince, la grandeur d'un peuple, la beauté d'une âme collective.
L'architecture moderne, la manière de penser l'urbanisation est nécessairement laide, sauf exception, car elle obéit à un maître : le rendement financier. Quand on bâtit pour Dieu, l'Empereur ou la Guilde des marchands, l'esprit n'est pas le même que lorsque l'on construit pour mettre un maximum de gens dans un minimum d'espace ou pour bâtir des lieux " fonctionnels " dégageant un maximum de bénéfice.

La ville est laide car elle n'est pas humaine. Elle renvoie l'homme à la situation de fourmi. Il n'y trouve pas ses racines. Il y est anonyme, passant. Passé le pas de sa porte, tout le monde devient l'étranger de tout le monde. D'où la tentation du " cocooning ", c'est-à-dire du repli sur son espace personnel dans lequel la télévision est la seule lumière, mais une lumière froide, irréelle.

La ville n'est pas propre :

Oui, la ville n'est pas propre, mais… parce que nos sociétés ne le sont pas ! La voiture, bien sûr, est montrée du doigt. Mais notre eau, elle-même, n'échappe pas à la pollution. Heureux temps où l'homme pouvait boire l'eau des sources, des lacs ou des rivières…
Certes, des efforts considérables sont déployés pour rendre nos villes propres, presque médicalisées. D'un certain point de vue, elles sont infiniment plus saines que celles d'autrefois. Les déchets sont ramassés, l'assainissement fait.
Pour diminuer l'impact de la voiture, les transports collectifs sont développés. Remarquons au passage qu'ils n'entrent pas dans la logique individualiste de notre époque où chacun veut la liberté - et la sécurité - que donne le véhicule personnel.
La civilisation de la voiture ne sera jamais remplacé par celle du tramway ou du bus, ne serait-ce également que parce que notre société a des voitures à vendre.
Le véhicule personnel restera donc cet outil qui raccourcit les distances et qui oppresse ponctuellement, à certaines heures, en certains lieux.
Nous sommes donc face à ces trois défis posés à nos sociétés. Nous ne pouvons y échapper. La concentration urbanistique n'obéit pas à des règles politiques, religieuses ou artistiques mais à une conception économique de la vie, de nos vies.
La ville est et restera un fait. On peut construire des villes à la campagne mais on ne mettra jamais la campagne dans les villes.
Poser la question de comment rendre nos villes plus sûres, plus belles, plus propres, c'est demander comment nous voulons vivre. Je crains que le volontarisme ou les rêveries utopistes ne puissent nous aider à répondre à ces questions. Nous sommes face à un phénomène complexe qui a mis le besoin de produire et de consommer au centre de la vie humaine. Tant que nos sociétés se placeront dans cette seule perspective historique, il n'y a aucune raison pour que le phénomène d'aliénation sécrété par les villes cesse. On peut le regretter mais c'est ainsi.

Certes, on peut espérer des véhicules fonctionnant avec une énergie propre. Certes, on peut imaginer une coercition plus forte qui résorberait l'insécurité. Bien sûr, on peut nourrir la belle espérance d'une ville dont les promoteurs immobiliers seraient bannis pour être remplacés par des artistes.
Mais cela changerait-il profondément une situation qui est due au fait que l'on ai changé la nature de l'homme, partie intégrante, d'un peuple et d'une civilisation, en un être déraciné, sans tradition, sans culture, sans foi: un simple objet économique, réduit a celui d'assisté consommateur.
La déresponsabilisation, c'est la déshumanisation et la déshumanisation c'est la mort de la société
Dans le culte de la démocratique dans lequel nous vivons en France, le dernier espace où existe encore un peu d'autonomie citoyenne, c'est la ville.

Le citadin est moins esclave de la désinformation au plan local que ce qu'il ne l'est aux autres plans électoraux. En effet, il connaît mieux ses élus locaux que ces élus nationaux et de ce fait la part de désinformation est plus limitée.

Mais le maire , dernier élu qui demeure sous le contrôle constant de ses électeurs est totalement ligoté, en France du moins, par une législation d'état qui handicape constamment et en tout domaine son action de premier ou dernier élu réel du peuple.

En tout domaine : aménagement du territoire, sécurité publique, sécurité civile, libertés sociales, un encadrement tatillon du pouvoir national sur lequel vient en surimpression le pouvoir européen en attendant le pouvoir mondial handicape l'action municipale

Je prône donc pour le bien commun des citadins de demain une extension des libertés communales, car seul le maire est réellement responsable devant ses électeurs

C'est le maire d'aujourd'hui qui sera responsable de la ville demain. Essayons de lui permettre d'avoir les moyens de la vision de l'évolution qu'il veut donner à sa cité et les capacités légales de les mettre en places.

La civilisation crée la ville. Quand la civilisation meurt, la ville disparaît.

Je prie Dieu pour que la ville de demain soit plus harmonieuse, plus agréable, plus accueillante que celle que nous connaissons aujourd'hui.


Hélas une société d'où l'on a chassé les dieux, d'où l'on a chassé l'homme n'a d'autre possibilité que de rester dans sa logique, sa folle course dans la surenchère technologique et matérialiste.

Il s'agit d'un constat sévère assurément mais la situation exige la lucidité. Au-delà de la question de nos villes, se pose la question de nos vies et de la conception du monde. Je souhaite le retour d'un monde civilisé, d'un monde humain, certes imparfait, certes inachevé. Le regard de l'homme sur les choses et sur lui-même ayant ainsi changé, son action sur le réel et donc sur la ville changera aussi.